C'est l'automne, à Carcassonne.
Autrefois saison lumineuse des ses couleurs
fauves et chatoyantes,
Crépitante comme un
feu de joie,
Quand troubadours et jongleurs égayaient les
longues soirées,
Trêve tranquille avant l'arrivée de
l'hiver...
Mais, en cette année 1209, l'automne est gris,
l'automne est froid,
Les feuilles tombent lourdement sur les
passants,
Aux yeux emplis de larmes, le dos courbé de
lassitude.
Car toi, jeune vicomte Trencavel,
Chevalier courageux bercé d'idéaux,
Tu agonises lentement dans la prison du
malheur,
Victime de ta droiture et de ton
intégrité.
Insidieusement, les volutes angoissantes des
brumes nocturnes,
Enveloppent les tours de ta sublime
Cité,
Dont les pierres se foncent de
tristesse,
Et des murs coulent les larmes du
chaos.
Aucun bruit, aucun pas n'osent arpenter les
ruelles pavées,
Autrefois animées et colorées.
Elles sont maintenant devenues sombres et
inertes,
Figées dans un silence de mort.
Au fond de ta geôle d'oubli,
Le froid éteint les dernières braises de ton
coeur,
Lentement étouffées, à petit feu,
Pendant que tes bourreaux, portant croix et
glaives,
S'enivrent du vin de la trahison,
Riant à gorge déployée de leur honteuse
victoire,
Le sang des justes, encore tiède sur leur
mains.
Dehors, la nuit tombe dans la brise
glaciale,
Tandis que la lune pâle brille de ses éclats
d'argent,
Eclairant ton visage émacié par la
souffrance,
Creusé par la torture de la solitude,
Dans l'angoisse profonde de tes derniers
instants.
Du gouffre des soupirs résignés,
Monte l'insupportable sentiment
d'impuissance,
Devant le cri de ta terre envahie,
Et les pleurs des tiens, brûlés ou
soumis.
Soufflant leur détresse et leurs
cendres,
Le vent maudit te nargue,
Crevasse ta peau de sa morsure gelée,
Entaille ton coeur d'une infinie
douleur.
Tu n'as même plus la force de crier ton
désespoir,
Coincé entre les murs humides et noirs
dégoulinants de haine,
Livré aux relents putrides des cachots
obscurs.
Errant dans cette insoutenable
souffrance,
Quand tes forces t'abandonnent,
Doucement ton âme s'endort,
Rêvant de liberté et de couleurs,
De musique et de fin'amor,
Derniers vestiges d'une vie passée.
Car dans la nuit froide et coupante,
Les chouettes hululent un chant
lugubre,
Les chiens hurlent à la mort,
Annonçant l'arrivée imminente du spectre
squelettique à la faux tranchante.
Vas, jeune vicomte, fermes tes yeux vides de
larmes,
Evades-toi hors de ce taudis,
Pour une ultime revanche sur ce meurtre
sournois.
Laisses ce corps devenu trop lourd aux
innombrables stigmates,
Creusés sur ton corps, gravés dans ton
coeur,
Pour te faufiler entre les barreaux de
fer,
Tel un chevalier diaphane volant vers le monde
céleste,
Libéré de toute souffrance, allégé de toute
torture,
Dans un dernier élan de résistance.
Alors ton âme, une étoile devenue,
Illuminera la Cité tant aimée, de son regard
éternel.